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        Osthaim, de l'origine toponymique d'Ostheim

par Christian C. Emig
 


Extrait de : Emig C. C., 2018. Osthaim et l'origine toponymique et historique du village alsacien
Ostheim (Haut-Rhin). Nouveaux eCrits scientifiques, NeCs_03-2018, p. 1-13. pdf


Dès la Protohistoire, la présence humaine est exclusivement marquée par la découverte d'une hache polie en jadéitite, datée du Néolithique. Puis, du Bronze moyen jusqu'à La Tène (qui marque l'apogée de la civilisation celtique - jusque vers 25 avant J. C., avant l’occupation des Romains), il y a trace d'une occupation avec des extractions de loess et un petit habitat (Logel, 2013) ; elle correspond à une présence celtique en Alsace.

C’est dans une donation datée du 18-19 juin 785 en faveur de l’abbaye de Fulda (situé en Hesse près de Cassel, et fondé en 744), qu’Ostheim est cité pour la première fois sous OSTHAIM, donation qui concerne aussi Choneshaim (devenu Künheim) et Rigoltesberg (près d’Ingersheim). Ces deux dernières localités ont été attribués de façon erronée à d'autres lieux par quelques auteurs (voir Stoffel, 1868).
Le texte émane du propriétaire des lieux nommé Hugues II, fils de Etichon I ou Haicho († après 723), de l’illustre famille franque des Etichonides. Ce dernier est un frère d’Odile de Hohenbourg, mieux connue sous Sainte Odile, canonisée au XIe siècle et considérée comme la patronne de l’Alsace. Leur père Etichon ou Adalric (635-690), duc d’Alsace, est le fondateur de la dynastie des Echitonides : en 673, il érige le château de Hohenbourg, puis en 680 il y ajouta un monastère, au sommet de qui est aujourd’hui connu sous le nom de Mont Sainte-Odile, car sa fille Odile en devint l’abbesse. Il y mourut. En Alsace, la dysnastie des Etichonides (Wilsdorf, 1964) s'étend sur l'époque mérovingienne, puis carolingienne, durant laquelle elle se fonda dans la maison carolingienne, avec disparition du duché d'Alsace, et aussi se prolongea avec les comtes d'Eguisheim.

Le texte (en latin – facsimilé : Fig. 1, 2) de cette donation a été publié par Schannat (1724) et Grandidier (1787). La transcription correcte du lieu, devenu Ostheim dans les années 800 (Schannat, 1724, p. 420) (Fig. 3), n’est pas Osthain comme l’indique par erreur quelques auteurs, mais bien Osthaim (Schannat, 1724, p. 38-39 ; Grandidier, 1787, p. XLIII ; Stengel, 1956) : cela n’est pas sans importance toponymique car l’étymologie des ces deux mots est différente. Selon l’explication fournie par Bullet (1753), Osthaim a une origine celtique (Fig. 4) : ost signifiant au bord d’une rivière et haim (ou heim) la maison – ce qui entraîna le changement ultérieur en Ostheim (Fig. 3). La rivière est la Fecht dont le nom est aussi d’origine celtique (Fig. 4). A partir VIIe-Ve siècle avant J. C., la présence des Celtes en Alsace marque la limite occidentale de leur domaine originel. Au cours du Ier siècle avant J. C. commença l’envahissement par des peuplades de Germains, d’abord les Suèves avec leur chef Arioviste, qui, avec des alliés celtiques, furent ensuite vaincus par les Romains avec Jules César, entraînant une cohabitation au sein de la population. La germanisation de l’Alsace commence vraiment avec l’arrivée des Alamans vers la fin du IVe siècle, puis des Francs un siècle plus tard. C’est alors que l’alémanique, un dialecte du vieux haut-allemand, remplace le latin et le celtique (Fig. 6).

Au VIIIe siècle, Osthaim était une « villa » (du latin maison de campagne, ferme, métairie) avec son domaine. Ainsi, se confirme une origine d’Ostheim estimée au Haut Moyen-Âge (Logel, 2013) et plus précisément après l’occupation par les Francs au début du Ve siècle. A partir du VIe siècle, un domaine agricole ou ensemble de domaines francs était indistinctement mentionné en latin sous villa : il était situé près de l'eau et entouré de pâturages, tous deux indispensables pour leur bétail. Il pouvait s'étendre sur plusieurs centaines d'hectares et pour un regroupement jusqu'à 60-110 têtes sur une superficie jusqu'à 2300 ha ; le cimetière était situé à 100-300 m des habitations (Ewig, 2001).

Certaines interprétations étymologiques d’Osthain/Ostheim à partir d’un dictionnaire allemand se sont avérées erronées ; elles ont pu suggérer : Ost signifiant août ou période de récolte, ou bien, Est ou aube par rapport au lever du soleil ; et Hain mot masculin francique signifiant nemus = bois ou forêt renfermant des paturâges ; lucus = bois sacré ; Hain est une forme ancienne de Hagen pouvant aussi signifier verger.

Des fouilles archéologiques (Logel & Putelat, 2012 ; Logel, 2013; Putelat & Logel, 2016) dans la zone du Birgelsgärten (sise à l'entrée Nord d'Ostheim – Fig. 5, 6, 7) ont montré qu’à partir du haut Moyen Âge, c’est entre le VIIe siècle et le début du VIIIe siècle, que se constitue l’essentiel de l’occupation avec l’aménagement d’un espace central délimité par un enclos palissadé : il s’agit d’un établissement rural comprenant des bâtiments de plain pied, des cabanes semi-enterrées, un puits et des sépultures ; il est implanté dans la zone humide en bordure d'un ancien chenal de la Fecht. Au sud, l'enclos semble s'arrêter au bord de la Fecht. De l'autre côté du chenal, une fosse a livré un exceptionnel ensemble d'os de gibier et d'animaux domestiqués : selon Logel (2013), Putelat & Logel (2016), il pourrait s’agir des restes de chasses aristocratiques ou/et de banquets. Ceci est conforme aux propriétaires des lieux, la famille franque des Etichonides et probablement Hugues II, l'auteur de la donation citée ci-dessus.

Fig. 6. - Croquis de restitution du site d'Osthaim d'après Logel (2013).

Ce lieu correspond à l'origine du site Osthaim et marque ainsi l’emplacement primitif du village actuel d’Ostheim.

Pour plus de détails sur ces fouilles, nous renvoyons le lecteur aux travaux publiés par T. Logel et O. Putelat (voir Références ci-dessous). Un schéma des fouilles d'après lequel a été fait le croquis ci-dessus : d'après Logel (2013), légèrement modifié - localisation des ensembles architecturaux attribués à l'occupation au Haut Moyen Âge - échelle 1/500e : cliquez ici  ou sur le croquis.

Si l'installation du domaine d'Osthaim a commencé à l'époque mérovingienne, il s'est développé sous les Carolingiens (du milieu du VIIIe à la fin du Xe siècle). L'époque celtique/romaine (gauloise) se termine au IVe siècle avec l'arrivée des alamans, puis des francs, le celtique est progressivement remplacé par un parler alémanique. L'Alsacien actuel en est issu.

Tableau 1. – Chronologie avec un résumé des résultats des fouilles au Birgelsgaerten (Ostheim) - d’après Logel (2013).

Chronologie
Vestiges
Mobilier
Néolithique moyen
/
Hache en jadéitite
Bronze ancien / moyen Fosse et inhumation Céramique
Bronze final III Fosses d’extractions, fosses, trous de poteau Céramique, chenet, applique à bélière en bronze
Hallstatt D / La Tène A Fosses d’extractions, fosses Céramique, faune, peson, fibules serpentiformes, épingles, pointe de lance en fer, lithique
Haut Moyen Âge Habitats, cabanes excavées et bâtiments sur poteaux, puits, sépultures Céramique, faune, fusaïole, peignes en os, peson, lithique, verre, terre cuite architecturale, mouture

Nota : un hameau nommée Ostein (aussi cité sous Osthaim, Hosthaim ou Hostheim) est sis près d'Isenheim – aujourd’hui Issenheim (Stoffel, 1868), un lieu occupé par des Celtes depuis l’âge du Bronze : il est mentionné pour la première fois en 811, dans un acte attribuant des terres situées à Osthaim à l'abbaye de Murbach ; cette dernière a été fut fondée en 727 par le comte Eberhard d'Eguisheim, fils d'Etichon/Adalric (665-722), duc d'Alsace et petit-fils d'Etichon.
Le hameau a été abondonné et est tombé en ruine vers le milieu du XVIIIe siècle, ainsi que son château, construit par les nobles von Ostein (ils ont pris le nom du lieu) vers le XIIe siècle, au bord de la Lauch - ajourd'hui, sur le ban d’Issenheim, il ne subsiste plus que la rue d’Ostein et la rue du château.

Il se vérifie une fois de plus que la toponymie des lieux alsaciens traduit la complexité de leur histoire à travers les millénaires et en cela rejoint l’onomastique des noms de familles alsaciennes et des prénoms. De même, il est toujours nécessaire de replacer des évènements à portée politique dans leur contexte historique (Fig. 7, 8). La connaissance de la généalogie des acteurs avec leur passé et leur histoire, y compris familiale, donne des renseignements généralement fort utiles ; certes, il faut souvent du temps et de la persévérance, et parfois un peu de chance, pour rassembler documents et données nécessaires. Néanmoins, des lacunes, il y en aura toujours, l'importance est de les minimise, à défaut de pouvoir toutes les combler.

Généalogie de Hugues II

  • Etichon/Adalric [1] (° vers 635 au plateau de Langres - † 20 février 690 au chateau de Hohenbourg), duc d'Alsace ; vers 655 ∞ Berswinda qui est la fille de Sigebert III (630-656), roi d'Austrasie ;
    • Etichon/Adalric (° vers 665 à Obernai - † 722), duc d'Alsace ; 1 ∞ Gerlinda; 2 ∞ Bathildis ;
    • Odilia (° 662 à Obernai - † vers 720 à Hohenbourg), première abbesse de Hohenburg (aujourd'hui le Mont Sainte-Odile), canonisée sous Sainte Odile ;
    • Bathichon († 725), comte ;
    • Hugo I († avant 747), comte ; ∞ Hermentruda ;
    • Roswinde, canonisée, vit avec sa sœur à l'abbaye de Hohenbourg ;
    • Eticho/Haicho (670- † après 723), comte de Nordgau; ∞ Ganna ;
      • Hugo II (ou Huc/Huchus) ;
        • Haicho II ;
      • Albericus ;

[1] aussi nommé Eticho, Aticus, Attich, Etih, Chadalricus - il serait le fils d'Adalric, duc d'Attoarensis (Plateau de Langres - voir Garnier, 1849) et de Hultrude de Burgondie ; selon d'autres sources il descendrait des rois mérovingiens par son père Leudesius arrière-petit-fils de Clothaire Ier. Il fonde l'abbaye d'Ebersmünster sur ses terres dans la moitié du VIIe.

Liens généalogiques : Eticonides (Wikipedia)  

Références

Bullet J. B. (1753). Mémoires sur la langue Celtique : contenant 1. L'histoire de cette langue... : 2. une description étymologique des villes... ; 3. un dictionnaire celtique...‬ ‪Daclin, Besançon, vol. 1, 487 p. [Osthaim, p. 229 ; Fecht, p. 237]   .

Crandidier P. A. (1787). Histoire ecclésiastique, militaire, civile et littéraire de la province d'Alsace. Pièces justificatives. Levrault, Strasbourg, vol. 2, 286 p. [Osthaim, p. XLIII]   .

Ewig E. (2001). Die Merowinger und das Frankenreich. Kohlhammer, Stuttgart, 4e édition, 268 p.

Engelhardt C. M. (1818). Herrad von Landsperg, Aebtissin zu Hohenburg, oder St. Odilien, im Elsass, in zwölften Jahrhundert und ihr Werk: Hortus deliciarum - Ein Beitrag zur Geschichte der Wissenschaften, Literatur, Kunst, Kleidung, Waffen und Sitten des Mittelalters. Cotta, Stuttgart, 200 p.

Garnier J. (1849). Chartes bourguignonnes inédites des IXe, Xe et XIe siècles, extraites des manuscrits de la bibliothèque publique de Dijon et des archives départementales de la Côte d'Or, recueillies et expliquées dans une introduction historique. In: Mémoires présentés par divers savants à l'Académie des inscriptions et belles-lettres de l'Institut de France, 2e série, Antiquités de la France, 2, p. 1-168.  

Jullian C. (1915). La question de l'origine germanique ou celtique de l'Alsace. Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres , 59 (3), p. 217-218   .

Logel T. (2013). OSTHEIM, Haut-Rhin, Birgelsgaerten - RD 416 - rue de Strasbourg. Rapport de Fouilles préventive, Pôle d’Archéologie Interdépartemental Rhénan, Sélestat, vol. 1 : La pré- et protohistoire, 245 p.   ; vol. 2 : Le haut Moyen Âge et la période moderne, 258 p.   .

Logel T. & Putelat O. (2012). La fouille archéologique d'Ostheim "Birgelsgaerten". Synthèse des résultats scientifiques. Pair-archéologie, Sélestat, 24 p. .

Putelat O. & T. Logel (2016). Une chasse aristocratiqe dans le Ried centre-Alsace au premier Moyen Âge: l’apport de l’archéozoologie à la connaissance du site d’Ostheim Birgelsgaertner (Haut-Rhin, France). Mémoires de l’Association française d’Archéologie mérovingienne, 32, p. 255-270.

Schannat J. F. (1724). Corpus traditionum Fuldensium, ordine chronologico digestum, complectens omnes et singulas imperatorum, regum, principum ... pias donationes in ecclesiam Fuldensem collatas, ab anno fundationis sua CCCXLIV. ad finem usque saeculi XIII. Accedit Patrimonium S. Bonifacii, sive Buchonia vetus ex iisdem traditionibus eruta, aliisque monumentis Fuldensibus aucta et illustrata, cum praefixa mappa geographica, Francesco Domenico Bencini. Weidmannum, Saxoniae bibliopolam, Leipzig, 440 p. [Osthaim/Ostheim, p. 38-39, p. 420]   .

Stengel E. (1956). Urkundenbuch des Klosters Fulda. Elwert, Marburg, vol. 1/2, 386 p. [Ostheim p. 240-244]   .

Stoffel G. (1868). Dictionnaire topographique du département du Haut-Rhin comprenant les noms de lieu anciens et modernes rédigé sous les auspices de la société industrielle de Mulhouse. Imprimerie impériale, Paris, 261 p.   .
Stoffel G. (1868) en ligne in Comité des Travaux historiques et scientifiques (CTHS) (2012). Dictionnaire topographique de la France comprenant les noms de lieux anciens et modernes, CTHS, Paris, http://cths.fr/dico-topo/dictionnaires/cartes.php?cdep=68 - consulté le 19 mai 2018 [Ostheim].

Wilsdorf C. (1967). Les Etichonides aux temps carolingiens et ottoniens. Actes du 89e Congrès National des Société savantes, Lyon 1964, in : Bulletin philologique et historique, Comité des Travaux historiques et scientifiques (CTHS), Paris, p.1-33.


Lire aussi l'article :

Emig C. C., 2018. Altitona - Hohenburc (Hohenbourg) - Mont Sainte-Odile : origine de ce haut lieu alsacien. Nouveaux eCrits scientifiques, NeCs_04-2018, p. 1-10.   pdf

Fig. 1. - Facsimilé d'un extrait des p. 38-39 de Schannat (1724).


Fig. 2. - Facsimilé d'un extrait de la p. XLVIII de Crandidier (1787).


Fig. 3. - Facsimilé d'un extrait de la p. 420 de Schannat (1724).



Fig. 4. - Facsimilé d'un extrait des p. 229 et 237 de Bullet (1753).


Fig. 5. - Localisation des fouilles (en rose) au Birgelsgaerten, lieu qui correspond vraisemblablement à celui du Osthaim originel.
A noter que le hameau Altenheim, mentionné sur la carte Cassini, a aujourd'hui disparu.


 

Fig. 7. - Localités (noms actuels) citées en Alsace et leur situation sur une carte politique de l'Empire des Francs entre le VIe et Xe siècle (fin de l'époque mérovingienne -jusque vers 750- et durant celle carolingienne - jusqu'à la fin du Xe siècle) - voir aussi la carte ci-contre de l'Empire Franc Carolingien vers 800.


 

 

Fig. 8. - Carte de l'Empire Franc à l'époque carolingienne (vers 800) - le cadre correspond à la fig. 7. En grisé, les états tributaires des Francs; en rose, les possessions de l'Eglise.


Cadastre du ban communal d'Ostheim établi au XVIIIe siècle, avec les bans voisins et leurs limites (en brun) - et les bans (en rosé ou gris) des communes actuelles (noms en noire). Carte modifiée.

Le détail du triangle Fecht – route d'Ostheim à Séléstat – rivière Altenbach dans lequel se situe les constuctions orignelles de la villa Osthaim au VIIIe siècle : noms des terres et leur usage à l'époque du cadastre sont mentionnés dans le tableau ci-contre.

Liste des terres recensées dans le cadastre ci-dessus avec leur nom, superficie et usage dans la zone correspondant à la création originelle du village (lire  ) - [a] aujourd'hui nommé Birgelsgaerten, devenu une zone artisanale.

Superficie en :  
arpents
perches
Terres
6. Darsilacker
33
20
Communaux ou terres cultivées comme jardins
19. Rottgärten & Brühlgärten
8
 75
20. Inselgärten
54
21. Graßgärten
1
65
22. Bircklergärten [a]
2
2
23. Rebgärten
8
55
Prés
33. Oberebach Matten
15
88
Pâturages
41. Gäntzweide
4
82
42. Bühl
5
61
44. Emplacement du village, vergers
13
12

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